Elle s’appelait Houn Chhoun

Je n’ai pas connu ma grand-mère. Elle s’appelait Houn Chhoun, c’était la mère de mon papa.

Je ne sais pas grand-chose d’elle. En 1975, elle vivait à Phnom Penh au Cambodge, était mariée et avait 5 enfants. Mon père est son fils aîné.

Quand je pose des questions à mon père, qui a aujourd’hui 80 ans, il me répond par des phrases évasives. « Je ne me souviens plus ».

Qu’aimait-elle ? Que détestait-elle ? Qu’est-ce qui la faisait rire ?

Qui était Mamie Houn Chhoun ?

Des questions qui resteront sans doute sans réponse.

Alors souvent je me prends à imaginer. Quand on ne sait pas, on invente.

Peut-être qu’elle avait un carnet de recettes comme Jeanne, l’arrière-grand-mère de Zazie Tavitian ?

J’ai écouté avec appétit les épisodes du podcast « À la recherche de Jeanne » dans lequel Zazie part découvrir l’histoire de son aïeule racontée par ses proches. Avec appétit parce que le point de départ est un carnet de recettes que Jeanne a laissé derrière elle.

Le podcast À la recherche de Jeanne

Comme Zazie, la nourriture tient une place particulière dans mon existence. Au delà de la simple gourmandise, la nourriture a été pendant longtemps le seul lien que j’entretenais avec mes racines. J’ai rejeté un temps mes origines chinoises et cambodgiennes, mais je n’ai jamais rejeté un bol de nouilles.

Manger est un prétexte pour vivre

C’est grâce à cet appétit, et à ce blog ouvert depuis 2011, que je me suis reconnectée avec mon héritage. J’ai commencé par tirer le fil de la nouille dans le bol de soupe et j’ai appris plus sur moi-même, les miens et qui je veux être dans notre société.

Manger est une activité noble, mais aussi un prétexte pour parler. On n’échange pas beaucoup avec le ventre vide. Le carnet de recettes de Jeanne est une porte pour connaître mieux la vie de Jeanne, déportée à 52 ans à Sobibor en Pologne, d’où elle n’est jamais revenue.

« Jeune fille modèle » Grace Ly

Le silence des nôtres

Zazie affirme que le silence autour de la disparition de Jeanne en dit plus long que les mots. Que le silence des aînés a été une protection pour les survivants, mais a aussi pu affecter les générations suivantes.

Je m’identifie à ces propos. Dans le silence assourdissant qui s’est construit autour de la disparition de ma famille cambodgienne après l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges, je me suis souvent identifiée aux récits des descendants de rescapés de la Shoah. Quand on ne sait pas, on invente pour combler ce manque en nous.

Tout au long de mon écoute du podcast de Zazie, j’ai ri, j’étais émue mais surtout j’étais envieuse. Moi aussi j’aimerais trouver un carnet de recettes de Mamie Houn Chhoun et mener l’enquête auprès de ses enfants et petits-enfants.

Quel était son plat préféré ? Cuisinait-elle ?

A cette question, mon père a répondu.

La soupe préférée de mon père

Mamie Houn Chhoun aimait le canh chua (prononcez « Canne Djou »), un bouillon clair aigre à base de tamarin, tomates, ananas et plein d’herbes. J’ai toujours su que c’était le plat préféré de mon père, la seule soupe qu’il accepte de manger parmi le nombre incalculable de soupes chinoises, cambodgiennes et vietnamiennes qui existent sur cette terre. Mais je ne savais pas que mon père l’adorait parce que sa mère la lui préparait.

J’imagine Mamie Houn Chhoun, dans sa cuisine à Phnom Penh, avec vue sur le Tonlé Sap, faire mijoter son canh chua, jeter des herbes aromatiques, touiller avec une spatule en bois. Ça sent bon et il fait humide. Des enfants chahutent et un petit garçon vient lui tirer la jupe et demander quand la soupe sera prête.

J’ai demandé à ton père d’écrire la recette de Mamie Houn Chhoun.

« Je ne me souviens plus ».

Comme vous pouvez le constater, je ne suis pas prête de la faire.

Mais je suis heureuse de savoir quelque chose sur elle.

Merci à Zazie et à Jeanne d’avoir ouvert cette porte.

Liens

Écoutez les 5 épisodes de « A la recherche de Jeanne » sur ce lien : https://www.binge.audio/category/a-la-recherche-de-jeanne/

Voici l’épisode du podcast de « Casseroles » de Zazie dans lequel elle m’a invitée aux côtés de Mingou Mango pour parler des préjugés sur les cuisines asiatiques, cliquez sur ce lien : https://www.binge.audio/pourquoi-la-nourriture-chinoise-est-elle-si-meconnue/

Mon roman « Jeune fille modèle » dans lequel Chi Chi mène son enquête sur sa famille chinoise cambodgienne, c’est par ici : https://www.fayard.fr/litterature-francaise/jeune-fille-modele-9782213711591

Pendant le confinement, vous pouvez commander vos lectures sur liseuse électronique ou contacter votre libraire indépendant préféré.e et lui demander si il/elle peut organiser des commandes.

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