NOUS NE SOMMES PAS VOS ENFANTS DE CHŒUR

 

J’aborde souvent la question de la représentation des Asiatiques de France sur ce blog, surtout dans les publicités auxquelles nous ne pouvons échapper dans notre monde de consommation permanente.

Parce que la représentation est importante. Les images véhiculées par les publicités traversent notre rétine pour s’inscrire dans notre mémoire et, lorsqu’elles deviennent la norme, ces images nous paraissent normales.

Ca me fait toujours de l’effet de voir des Asiatiques dans une publicité. Car j’ai grandi sans aucune référence à des personnes qui me ressemblent dans la culture populaire (si je fais abstraction des produits d’importation, films d’arts martiaux et autres exotismes qui me rappellent que mes parents sont venus d’ailleurs). Je me suis construite sans pouvoir m’identifier à des personnages qui auraient pu me conforter dans l’idée que mon image est acceptable et acceptée dans notre société.

Nous sommes en 2017 et je vois de plus en plus d’Asiatiques, partout. Mais souvent quand j’en vois dans une publicité de nos jours, il y a un exercice intellectuel qui s’impose : c’est le « Tant mieux / Certes / Mais pourquoi ? ».

Parce que dans la plupart des cas, on passe de l’invisibilité totale à la représentation incorrecte et réductrice. On passe de l’inexistence au cliché. Vaut-il mieux être invisibilisé ou mal représenté ? Difficile à dire, c’est comme poser la question « tu préfères être seul ou mal accompagné ? » un dimanche soir en plein hiver devant une comédie romantique.

Car je constate que la présence d’Asiatiques dans une pub sert toujours un propos, une finalité bien précise. De la même manière qu’une publicité sert toujours un propos, une finalité bien précise : vendre un produit, vanter ses qualités et le mettre en valeur, et la présence d’Asiatiques suppose un dessein. Une Asiatique dans une pub de fast-fashion ? Oui, parce que le marché chinois est une énorme part du gâteau mondial. Ou une Asiatique dans une pub pour une assurance scolaire ? Oui, parce qu’elles sont une réputation de bonne mère stricte et rigoureuse, de Tiger Mum. Comme la présence d’un comédien asiatique dans un casting dont l’existence est justifiée, non par son talent d’acteur, mais par un talent particulier comme l’accent asiatique pour « faire marrer » ou le métier de livreur de sushi, qui dans l’esprit de beaucoup, incombe aux Asiatiques.

Aujourd’hui, je tombe sur la nouvelle publicité pour Monospace Citroën SpaceTourer, une grande voiture familiale taillée sur mesure pour les familles nombreuses. Et qu’y voit-on ?

Parmi un groupe de 27 gamins, 5 ou 6 auraient des origines asiatiques !

WHAT ? MAZETTE !

C’est là que je me dis : Tant mieux / Certes / Mais.

Tant mieux qu’il y ait des gamins aux origines diverses dans des publicités. On est quand même en 2017 et le communautarisme, c’est pas bien.

Certes, ils n’ont retenu au casting que de chères têtes blondes et des Eurasiens pour illustrer leur slogan « Montez une chorale ».

Mais pourquoi ?

Parce que ce serait bien connu que les chères têtes blondes et les Eurasiens chantent mieux en chœur que les autres enfants ?

Parce que les autres enfants n’étaient pas disponibles ?

Ou alors, qu’ils n’ont pas été rappelés parce qu’ils ne feraient pas bonne figure dans le remake des Choristes façon Citroën ?

Les marmots 100% Asiatiques auraient plutôt été orientés vers la campagne « Montez un Karaoké » ?

Les bambins noirs auraient été redirigés pour la version « Montez un gospel » ?

Les petits anges arabes seraient plus adéquats dans l’adaptation « Montez votre Festival Gnaoua et musiques du monde » ?

Chacun sa case, n’est-ce pas, le monde est mieux rangé comme ça.

Vous voyez, avec le « Tant Mieux / Certes / Mais pourquoi », au lieu de me réjouir de cette attention nouvelle aux Asiatiques, ça me rend triste, en colère ou les deux.

On va encore me dire que je vois le mal partout / je ne suis jamais contente / je suis parano / je me victimise. Allez-y, dites. J’m’en fous. Je sais ce que je vois et ce n’est pas du joli joli.

Usons de nos propres outils pour dénoncer ces représentations. Faites jouer votre portefeuille, n’achetez pas, parlez-en à vos amis, vos réseaux, vos 140 caractères.

Go, go, go mes bananes.

4 comments

  1. N’oublions pas non plus le cliché de la femme asiatique limite carnassière quand il s’agit d’argent, du moins, s’affichant avec un gros sourire tout en parlant économies =(

    De l’autre côté de la caméra, il y a des acteurs, actrices, comédiennes et comédiens qui font parfois le choix de ne plus accepter de rôle stéréotypé, ce qui est un acte courageux, mais je comprends bien que tout le monde ne puisse pas choisir de s’asseoir sur son gagne-pain (https://www.theguardian.com/world/2017/apr/11/asian-american-actors-whitewashing-hollywood).

    Et puisque je ne suis pas militante, il ne me reste plus qu’à jouer du portefeuille (encore l’argent !) pour ne pas soutenir les marques qui donnent une image beaucoup trop raciste.

    • Tu as raison, il y a l’image de la femme asiatique vénale et calculatrice que je n’ai pas mentionné !

      C’est toujours plus difficile de vivre avec dignité. Souvent, j’ai balayé la mienne sous le tapis avant de réaliser qu’en fin de compte, je la préfère aux compromissions.

      Militante, ce n’est pas seulement brandir une pancarte dans une manif, nous sommes tous militants à notre niveau. Et ton portefeuille est le meilleur étendard. Merci Shermane !

  2. Je pense que ton « Tant mieux / Certes / Mais pourquoi » est un reflexe sain.

    Par contre j’ai pas bien compris si tu fustiges l’absence de noir et d’arabe dans la chorale ou le fait que les publicitaires ont estimé que les asiatiques faisaient bien dans cette pub (en faisant appel à des stéréotypes).

    • En fait, c’est les 2 aspects qui me gênent. C’est une fois de plus le reflet d’une société qui n’existe pas, un entre-soi. Merci David pour ton feedback.

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