JE SUIS MIGRANT, UNE HISTOIRE QUI ME PARLE

Je suis migrant

On regarde toujours le JT de France 2 pendant qu’on mange. Sauf qu’on regarde sans le son parce que Grand-mère ne comprend pas le français. Maman a posé les plats au milieu de la table en formica, un peu vieillie, avec ses bords élimés. « Comme moi » dit Maman. Brocoli sauté à l’ail. Tofu à la sauce soja. Bouillon d’os de poulet. Les restes du poulet qu’on a mangé dimanche dernier, quand la Tante Ha est venue nous rendre visite. Tante Ha vient parfois nous voir après son travail à l’atelier. Cette fois, elle a apporté des écorces de mandarine séchées pour Grand-mère, des champignons parfumés pour Maman et des bonbons du Lapin Blanc pour moi. Mais je n’ai pas eu le droit de les manger après le diner. A cause des caries, a dit Maman.

Maman avait préparé son poulet du Hainan. Elle prépare toujours son poulet du Hainan quand on a des invités. Surtout quand c’est la Tante Ha qui vient manger, parce qu’elle vient de Hainan, c’est une île de la Chine. Maman n’y est jamais allée, c’est Tante Ha qui lui a appris à le cuisiner. Tante Ha dit que ce plat lui rappelle son enfance. Maman dit que c’est bon parce que c’est un plat 3-en-1, viande, riz et soupe. Elle cuit le poulet la veille, pour qu’il prenne du goût dans la nuit. Puis quand vient l’heure du repas, elle place le poulet entier sur la grosse planche à découper qui ressemble à une épaisse tranche de tronc d’arbre. Et tout en discutant avec la Tante Ha, elle a découpé le poulet en morceaux à coups de hachoir, secs et réguliers. Ca fait chack chack chack sur la planche. J’entends le jus qui coule, j’imagine la peau du poulet qui tente de résister, mais pas longtemps parce que le hachoir est lourd et bien aiguisé.

Quand elle crie, « on mange ! », je dois venir mettre la table, aligner les baguettes deux par deux à côté des cuillères à soupe en porcelaine et les bol de riz qui fument. Maman place au centre de la table les morceaux de poulet un peu rosé à l’intérieur et fait pleuvoir dessus des feuilles de coriandre ciselée. Beaucoup de feuilles de coriandre, ça sent très fort et moi, j’aime pas trop la coriandre. Je les trie dans mon bol et Maman soupire toujours quand elle les voit les unes sur les autres qui forment comme une petite tour verte. Dans des petites coupelles en plastique, il y a de la sauce au piment pour tremper le poulet, mais que pour les adultes. Maman pose une assiette creuse à proximité pour recueillir les os. Grand-mère n’aime que les morceaux avec des os, elle les casse avec ses dents, suce la moelle et il ne reste plus rien, que des bouts d’os tout propres, comme ceux qu’on voit dans la gamelle des chiens dans les dessins animés. Tante Ha aussi aime bien les morceaux avec des os. « Le blanc, c’est trop sec ». Et Maman allume la télé qui est toujours réglée sur mute.

« … la plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre Mondiale… des centaines de milliers de clandestins… l’Union Européenne doit se réunir prochainement pour trouver des solutions face à l’afflux de migrants… »

Tout en décortiquant leurs morceaux de poulet bruyamment avec la bouche, elles fixent l’écran de télévision et commentent les actualités comme un épisode tragique d’un feuilleton hongkongais. Elles ont secoué la tête, parlé la bouche pleine et soupiré en s’exclamant « Aiya ! ». Aiya en chinois, ça veut dire quelque chose entre « quelle horreur », « pas de solution » et « quelle vie ». Grand-mère et Maman le disent toujours, surtout quand je ramène des mauvaises notes de l’école. A la fin du journal, Maman a éteint la télévision et Tante Ha a pris congé, car elle devait traverser Paris en métro et Maman lui a répété deux fois d’être prudente et de cacher son sac à main sous son manteau parce qu’elle a entendu plein d’histoires de gens qui se sont fait voler leur sac dans les rues de Paris.

Comme la fois où on a croisé des gens qui mendiaient dans la rue et Maman a serré son sac contre elle. C’était devant Tang Frères. Maman avait acheté des sandwichs vietnamiens à emporter dans la boutique où y’a toujours la queue devant. J’aime bien le sandwich au bœuf à la citronnelle, même si la viande est parfois un peu chewing-gum. De toutes façons ce que je préfère c’est la sauce qu’ils badigeonnent sur le pain : un mélange de mayonnaise et de Maggi. Je les vois faire derrière le comptoir avec leurs bonnets de bain en sac plastique sur la tête. J’adore le Maggi. Ce jour là, devant le magasin Tang Frères, les mendiants étaient des enfants. Trois ou quatre, peut-être des frères et sœurs. Y’en avait un qui avait sa tétine dans la bouche et une attache-tétine en chaînette plastique qui la reliait à son t-shirt tout barbouillé. Comme mon petit cousin Ming, mais sans la saleté. Maman a relâché la sangle de son sac. Elle m’a regardée et elle m’a dit en chinois de leur donner le sac de sandwichs. J’ai tendu le sac au bébé à la tétine, il était trop lourd pour lui, il l’a traîné par terre avant de le donner au plus grand des enfants et ils sont tous partis en courant. Ce jour là, on a mangé au KFC de la Place d’Italie et on a ramené un bucket XXL d’ailes de poulet frit avec plein d’os pour Grand-mère qui les a mâchouillé devant le JT du soir.

« … petit Aylan mort noyé en tentant de rejoindre la Grèce depuis la Turquie dans le naufrage d’une embarcation de migrants… corps retrouvé sur une plage… Onde de choc en Europe… les plus grands quotidiens… sur les réseaux sociaux… »

Maman a pleuré. Je lui ai demandé « ça va, Maman ? ». Elle m’a dit « Oui, ce n’est rien ». Elle dit tout le temps « Oui, ce n’est rien » quand je lui pose des questions sur elle. Elle a pleuré sans s’arrêter de manger. Elle ne faisait pas de bruit ni de cris comme dans les feuilletons hongkongais quand il y a des gens qui meurent. Uniquement des bruits avec sa bouche comme Grand-mère quand elle mange. Mais je la voyais, elle était assise à côté de moi, je voyais les larmes couler sur ses joues même si elle baissait la tête et reniflait le moins possible.

Comme la fois où Maman a reçu la visite d’une Tante que je ne connaissais pas. Maman a beaucoup de famille que je ne connais pas. Elle dit qu’on a une grande famille mais que beaucoup sont perdus dans le monde. C’était un soir dans la semaine, très tard, bien après la fin du JT. J’avais école le lendemain mais j’étais restée éveillée pour réciter ma poésie parce que la maîtresse a dit qu’il fallait que je m’entraîne à la maison. Lorsqu’elle a entendu des coups discrets à la porte d’entrée, Maman s’est levée pour aller voir qui pouvait bien venir frapper à cette heure. Elle a regardé dans le petit trou de la porte, mais elle ne voyait rien parce que la lumière du couloir était éteinte et elle avait peur d’ouvrir sans savoir qui c’était, parce qu’elle a entendu plein d’histoires de gens qui se sont fait cambrioler en ouvrant à des inconnus.

C’est alors qu’elle a entendu des chuchotements. Ça disait « C’est moi, ta cousine Veng, ouvre s’il te plait. S’il te plait, ouvre. » Maman a ouvert la porte doucement, avec hésitation, comme pour être certaine que la personne derrière disait vrai. Elle est entrée à petits pas dans l’encadrure, a levé sa tête, je ne la voyais pas bien parce qu’elle était petite et Maman lui touchait le visage en disant « C’est vraiment toi ? » « J’arrive pas à y croire » « Qu’est-ce qui est arrivé » « Mais tu es congelée » « Maman, viens voir » « Va appeler Grand-mère, vite ! » Maman a fermé la porte derrière elle et l’a faite entrer dans la cuisine. C’est seulement à ce moment que j’ai vu derrière elle, une petite fille qui se tenait avec les cheveux longs et ébouriffés comme quand il n’y a plus de démêlant dans la douche et que je refuse que Maman me peigne avec son peigne en métal.

Maman a commencé à pleurer, mais pas discrètement, cette fois là. Elle remerciait les Saints, le Ciel, elle touchait les mains, les cheveux, les épaules, la tête de la Tante Veng, qui elle aussi pleurait. Elle s’était mise à genoux et elle était presqu’allongée par terre de tout son long, comme les vieux qui prient au temple la veille du Nouvel An Chinois et qui embrassent les pieds des statues. Grand-mère aussi a commencé à pleurer avec elles, dans son pyjama et ses bigoudis parce le lendemain elle avait club de mah-jong et elle se lave toujours les cheveux la veille du club de mah-jong.

Ca a duré longtemps. La petite fille et moi, on attendait. On ne comprenait pas bien pourquoi elles pleuraient toutes alors qu’elles avaient l’air contentes et qu’elles répétaient « Merci » à tout bout de champ. Au début, la petite fille ne lâchait pas la main de Tante Veng, puis elle s’est détachée petit à petit et au bout du compte, elle a bien voulu jouer à la poupée avec moi. Je lui ai montré ma boîte à chaussures qui contient les vêtements que la Tante Ha m’a cousus dans son atelier de confection. Normalement, j’ai pas le droit de jouer après diner, à cause de l’école le lendemain dit Maman. Mais à ce moment-là, personne n’a fait attention. Des vrais habits de poupée faits par une couturière, sauf que c’était pas vendu dans les magasins de jouets. La petite fille et moi, on jouait chacune dans notre coin. Elle faisait parler la poupée dans une langue qui ressemblait au chinois que parlent Maman et Grand-mère, mais pas vraiment. Je la regardais jouer, elle s’était assise de l’autre côté du matelas, qui nous sert de lit la nuit et de canapé le jour à Maman et à moi moi. Normalement, on n’a pas le droit de s’asseoir dessus avec des vêtements tous sales comme ceux de la petite fille. Mais à ce moment-là, personne n’a fait attention.

La petite fille et Tante Veng sont restées longtemps chez nous. La petite fille est venue à l’école avec moi et on a dit à la maîtresse qu’elle était ma cousine éloignée. Au début, elle n’avait pas de prénom français. Alors, j’ai proposé « Delphine ». J’aurais bien voulu un prénom français comme Delphine mais Maman n’a pas voulu et elle a dit qu’elle s’appellerait Ying, en français comme en chinois. Elle aimait aussi les bonbons du Lapin Blanc. On faisait des concours de celle qui arrive à enlever le plus gros bout de papier film transparent pour le faire fondre sur la langue.

Tante Veng et Ying ont dormi dans la chambre de Grand-mère, qui est venue coucher avec Maman et moi dans le salon. On a rajouté un matelas par terre, un matelas presque neuf que des gens avaient mis aux encombrants. Le matin, on les empilait l’un sur l’autre, ça faisait un canapé plus haut. On mangeait souvent du poulet du Hainan. Tante Veng aimait bien le poulet du Hainan de Maman et parfois elle le préparait à sa place quand Maman rentrait tard du travail. Ça faisait pareil, chak chak chak sur la planche quand elle découpait le poulet au hachoir. Mais moi, je préférais celui de Maman, parce que Tante Veng mettait trop de gingembre dans le bouillon qui me piquait la bouche et encore plus de feuilles de coriandre à la fin.

On jouait bien avec Ying. Elle aimait bien jouer à la poupée. Et elle jouait de moins en moins dans la langue chinoise que je ne comprenais pas et de plus en plus en français, alors on pouvait faire parler la poupée ensemble. Je lui prêtais mes vêtements, elle aimait bien le rose comme moi même si parfois on devait porter des vêtements de couleurs de garçon que Maman avait récupérés chez les voisins ou la famille que je ne connaissais pas.

Un jour, la Tante Veng et Ying sont parties. Maman m’a dit qu’elles allaient au Canada pour rejoindre le Papa de Ying. Elles ont à nouveau pleuré longtemps, la Tante Veng s’est remise à genoux et elle répété « Merci » à tout bout de champs, comme la nuit où elle est arrivée. Maman l’a forcée à se relever en lui disant qu’elle était sotte. Tout le monde a de nouveau pleuré, même moi parce que j’étais triste que Ying s’en aille alors je lui ai donné ma poupée et le reste du paquet de bonbons du Lapin Blanc. J’étais contente que Grand-mère récupère sa chambre parce qu’elle ronfle très fort la nuit.

Il y eu d’autres tantes et d’autres oncles que je ne connaissais pas qui sont venus dormir à la maison, parfois une nuit, parfois longtemps, le temps de repartir ailleurs. Mais pas d’autre Ying. Le soir, ils se racontent des histoires qui ne sont pas pour les enfants. Des histoires avec des gens qui ont faim, des mamans qui pleurent et des petites filles qui n’ont pas de poupée pour jouer. Je le sais parce qu’ils baissent la voix quand je m’approche même si j’entends qu’ils reniflent et je vois leurs yeux tous rouges.

« … plus de 10 000 enfants migrants portés disparus en Europe … séparés de leur famille… traite d’êtres humains… exploitation sexuelle… crime organisé… »

Ce soir, c’est le soir du Nouvel An Chinois et comme tous les soirs, on a mangé toutes les trois devant le JT. Maman a préparé son poulet du Hainan et elle en a mis une assiette pleine, avec des tasses de thé et des mandarines devant le petit autel rouge de la cuisine. On a allumé des bâtons d’encens. J’aime bien l’odeur des bâtons d’encens. Après diner, maman a sorti sa valise un peu vieillie avec les bords élimés et elle l’a remplie de vêtements, des vêtements d’hiver chauds et tous les vêtements de garçon qu’elle a récupérés pour moi mais que je n’aime pas porter.

Je me rappelle très bien de cette valise. C’était notre valise quand nous sommes arrivées. Ca fait déjà longtemps, mais je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais petite à l’époque et la valise de Maman était déjà vieillie et élimée. Elle n’était pas lourde, mais Maman disait qu’elle était plus lourde que moi. Elle la tenait d’une seule main en marchant tandis que de l’autre, elle me serrait très fort la mienne.

Il pleuvait cette nuit-là et on était mouillées. Les gouttes glissaient sur la valise. On s’était perdues dans une sorte de grande ville avec des bâtiments qui se ressemblaient tous parce qu’il faisait noir. Seules les fenêtres des tours étaient allumées et les lampadaires de la rue étaient tous éteints. Maman a sorti de sa poche le papier tout chiffonné qui nous disait de chercher le numéro 33. La porte d’entrée de l’immeuble était ouverte et on est montées directement à l’étage indiqué sur le papier. Dans l’escalier, j’ai glissé à cause de l’eau de pluie mais je n’ai pas pleuré. Maman n’avait pas allumé la lumière du couloir, on ne voyait qu’à l’aide des filets de lumière qui passaient en dessous des portes des gens qui n’étaient pas encore couchés. Parfois, on entendait des bruits bizarres, des éclats de voix, des sons, des musiques. J’avais peur alors elle m’a serré la main encore plus fort. Enfin, on est arrivées devant une porte et Maman m’a dit à l’oreille « C’est ici ».

On est restées devant la porte sans rien faire pendant longtemps. J’entendais Maman renifler dans le noir et je lui ai demandé « Ca va, maman ? » et elle m’a répondu « Oui, ce n’est rien. ». Elle a lâché un grand soupir et a donné des petits coups sur la porte, comme si elle voulait que personne ne l’entende. Au bout de quelques temps, quelqu’un s’est approché, je le sais parce qu’on entendait ses pas feutrés de l’autre côté. Mais la porte est restée fermée. Alors Maman a chuchoté « C’est moi, ta cousine Lam, ouvre s’il te plait. S’il te plait, ouvre. ». La porte s’est ouverte doucement et on est entrées. C’était la première fois que j’ai rencontré la Tante Ha. Elle a souri et Maman a pleuré. On a dormi longtemps dans son lit, elle nous a cuisiné plein de poulets du Hainan et elle m’a offert une poupée à mon premier Noël en France.

La valise est maintenant beaucoup plus remplie qu’à notre arrivée, j’ai du m’asseoir dessus pour que Maman arrive à la fermer. Elle m’a pris la main et l’a serrée très fort. Au lieu d’aller prier au temple souterrain de la dalle des Olympiades comme tous les ans, on a pris le métro. Maman devait soulever la valiser avec ses deux mains tout en marchant et elle m’a confié un sac plastique très lourd avec des boites à emporter dedans.

On a fait deux changements et remonté toute une ligne de métro jusqu’à une station où je n’avais jamais été avant. Juste à la sortie, il y a avait une place sous un pont avec plein de tentes de camping, des matelas par terre, des boites en cartons et des policiers qui regardaient. Il y avait des enfants qui jouaient au foot, mais avec une canette de Coca cabossée. Maman a posé la valise près d’une tente et m’a dit de donner le sac plastique aux enfants. Je le leur ai tendu, l’un d’entre eux l’a pris et m’a dit « Merci ». Il l’a posé sur le trottoir et ouvert les boites qui contenaient, encore fumant, le poulet du Hainan de Maman.

4 comments

  1. Merci de cette histoire sensible et pleine de sens, et qui se répète tout au long de l’Histoire.
    Bravo pour avoir eu le courage de la raconter et tant pis pour les mauvais coucheurs tels les « Ming » 🙂

  2. Je suis asiatique et c’est bien la 1ère fois que j’entends une asiatique avoir pitié pour des migrants (ceux d’auj, pas les asiatiques), nous les asiatiques sommes des gens bien, pas comme ces nouveaux migrants qui viennent polluer la France !!

  3. ça m’a beaucoup touchée.chacun son histoire mais c’est vrai que les destins se ressemblent. J’ai aimé ton histoire et le caractère universel de ce qu’elle raconte. Tu écris vraiment bien. J’ai aimé tout simplement .
    A bientôt
    Sabine

    • Awww merci Sabine. C’est la première fois que je parle de poulet sans mettre une photo de poulet alors je suis touchée que tu sois touchée.

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