LA LIGNE DE COULEUR ET ASSIGNATION RACIALE

La Ligne de Couleur

Je suis française, née en France. Je parle un français sans accent et prends un soin particulier à ne faire aucune faute d’orthographe dans mes SMS.

Quand, parfois, on me dit…

« Bravo, ton français est impeccable »

 Comme si je ne m’étais pas tapé des cours de français jusqu’au lycée.

« Tu sais faire les massages ? ».

Comme si c’était génétique.

« Tu dois être vachement souple ».

Comme si j’avais fait le Cirque du Soleil.

… Je ne suis pas vexée, ni offensée. C’est dit la plupart du temps simplement, sans malice, sans mauvaise intention. L’effet est plus fourbe. Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ca me rappelle que, dans le regard des gens, je ne suis pas aussi française que d’autres. Si j’avais été brune aux yeux verts originaire de Normandie, on m’aurait peut-être demandé si j’aime la crème fraiche et la tarte aux pommes. Mais la Normandie, c’est en France et je ne me serais pas sentie étrangère dans mon pays. A cause de ma couleur de peau.

On ne me parle pas directement de ma couleur. Mais ce qu’on me dit trahit la perception de ma différence. La différence, c’est super. Sauf quand ça t’enferme dans une case. Quand on attend de toi des choses liées à ta couleur. Tu ressembles à une Chinoise, donc tu as de fortes chances d’aimer ci et ressentir ça.

La Ligne de Couleur

La Ligne de Couleur

Vivre en France quand on n’a pas la peau blanche, l’assignation raciale, le concept de « Whiteness », c’est le sujet que traite le film documentaire La Ligne de Couleur réalisé par Laurence Petit-Jouvet.

Yumi Fujimori, Française d’origine japonaise, est comédienne et doubleuse de voix. Mais elle n’obtient presque que des rôles réservés aux Asiatiques.

«Ce qui est drôle, c’est que même dans le doublage où l’on n’entend que les voix, la question de ma différence se pose encore. Je suis employée le plus souvent pour doubler des actrices d’origine asiatique. Au gré des films, je puis être chinoise, japonaise, vietnamienne ou coréenne…» (Yumi Fujimori)

 « Avec Yumi, cela m’intéressait de montrer où va se loger l’assignation raciale dans l’inconscient collectif. Yumi a fait les plus grandes écoles de théâtre, elle parle beaucoup mieux que moi le français, avec une diction parfaite, et pourtant on ne l’emploie dans le doublage que pour faire la voix d’actrices d’origine asiatique. » (Laurence Petit-Jouvet).

 Rui Wang nous interpelle sur la condition de l’homme asiatique et ses représentations.

«Quelles que soient ma personnalité ou mes aspirations, je porte une étiquette avec tous les stéréotypes de l’homme asiatique : sage, travailleur, petit, asexué, souvent informaticien ou combattant d’arts martiaux, escroc ou exploité, toujours réservé, jamais séducteur! »

 « Dans l’imaginaire collectif occidental, l’homme asiatique n’est pas un personnage complexe dont on pénètre le monde. Il n’est pas attachant. Le spectateur ne s’identifie pas à lui.

  Nous sommes aujourd’hui au début d’une prise de conscience, je suis conscient qu’elle est fertile et qu’elle conduira dans l’avenir à des changements dans toute la société.

 Chaque artiste, fonctionnaire, travailleur et étudiant est porte-parole dans son cercle, et peut prendre conscience et faire prendre conscience que l’homme asiatique ne mérite pas le rôle qu’on lui fait jouer dans l’imaginaire collectif. On remarque déjà l’émergence de quelques artistes dans les médias de masse dont Frédéric Chau ou Sony Chan. Il en faut d’autres. » (Rui Wang)

La Ligne de Couleur

 Extraits d’un entretien avec Laurence Petit-Jouvet

 « J’ai recherché avant tout des personnes qui me permettraient d’aborder la problématique de la couleur de peau sous des biais variés et inattendus. Il ne s’agissait pas d’enfoncer des portes ouvertes; et il fallait éviter à tout prix le mur des lamentations si déprimant – «Je suis noir donc je ne trouve pas de boulot» – qui aurait enfermé les personnes dans des rôles de victimes. Plus que la discrimination raciale qui transforme le racisme en injustice, c’est l’assignation raciale qui m’intéressait, la question des regards sur l’autre et sur la différence, ceux qui font particulièrement mal parce qu’ils sont insidieux, latents, souvent inconscients, mais tellement agissants pour ceux qui les subissent. »

 Si on ne peut pas tout expliquer aujourd’hui par l’Histoire de France et son passé colonial, car la société n’a pas cessé heureusement de se transformer depuis, on ne peut pas non plus ignorer le poids de l’imaginaire colonial. La reproduction dans la France contemporaine de certaines pratiques, formes de pensées et représentations, sont héritées de ce passé d’infériorisation raciale qui étaient inscrites sur le papier dans le fonctionnement même de la colonisation. De temps en temps, un scandale raciste occupe la une d’un journal, une petite fille lance une banane à une ministre noire, un rapprochement est osé entre une «bavure policière raciste impunie» aux Etats-Unis et une autre ici, des émeutes sont qualifiées de «raciales», un lien est fait entre un acte de violence commis et la violence subie quotidiennement par certaines catégories de la population… Et puis plus rien, ou presque. C’est évidemment ce qui constitue le hors-champ de ce film. »

ALLEZ LE VOIR !!!

La Ligne de Couleur

Film documentaire de Laurence Petit-Jouvet

Avec Rui Wang, Yumi Fujimori, Fatouma Diallo, Jean Michel Petit-Charles, Malika Mansouri, Mehdi Bigaderne, Yaya Moore, Sanaa Saitouli, Alice Diop, Patrice Taraoré, Jérémie Gaudet.

Sortie le 17 juin 2015

© Avril Films avec la participation d’Arcadi Ile de France

 

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